vendredi 14 avril 2017

Turquie. Le référendum de toutes les peurs


Turquie. Le référendum de toutes les peurs

STÉPHANE AUBOUARD
VENDREDI, 14 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
À Istanbul, des étudiants en droit interpellent les passants afin de leur expliquer les enjeux du référendum constitutionnel. Ozan Kose/AFP
À Istanbul, des étudiants en droit interpellent les passants afin de leur expliquer les enjeux du référendum constitutionnel. Ozan Kose/AFP
À l’approche d’un scrutin pouvant donner les pleins pouvoirs à Recep Erdogan, l’omniprésence dans la rue et les médias du président islamo-conservateur appelant à l’unité nationale ne masque pas la réalité d’un pays divisé et blessé.
De la sortie de l’aéroport Atatürk jusque la place Taksim, dans le centre d’Istanbul, Recep Tayyip Erdogan est partout. Sur les murs des immeubles, des mosquées, des cimetières ou des stades, sur les grilles des parcs ou les devantures des grands magasins. Les effigies du « reis » surplombées d’un « evet » (oui en turc) persuasif inondent la cité.
Dépassé par un bus arborant une photo de celui que l’opposition appelle désormais le « nouveau sultan », Mehmet, un chauffeur de taxi de 72 ans, s’étonne de toute cette débauche d’images. « C’est vrai qu’en Turquie, on a parfois le culte de la personnalité, mais aujourd’hui cela devient pénible », se plaint-il. « Et même si tout ceci n’est au fond qu’une baudruche prête à se dégonfler, cela fait un peu peur. L’autre jour, une jeune femme à qui j’avais dit que j’allais voter non m’a répondu d’un ton menaçant : “Si j’avais enregistré ce que vous venez de me dire, vous n’auriez plus votre licence dans les deux heures !”» se souvient le vieil homme, pilant à un feu rouge.

« Chez nous l’argent ne rentre plus »

Depuis le début de la campagne référendaire commencée le 17 février, le leader islamo-conservateur ne lésine pas sur les moyens pour obtenir ce dimanche un oui franc et massif de la part de ses compatriotes pour la mise en place d’une réforme constitutionnelle lui offrant l’ensemble du pouvoir exécutif. Un scénario qui, au vu des sondages, n’est pas encore gravé dans le marbre. « Vous savez, dans ma profession, 80 % des gens votent pour l’AKP, reprend Mehmet, mais je peux déjà vous dire que ce coup-là, la moitié d’entre eux ne le suivront pas. Vous avez vu tout l’argent dépensé dans cette campagne ? Certes Erdogan a des amis très riches qui l’aident, mais il y a aussi nos impôts là-dedans. Alors que pendant ce temps, chez nous l’argent ne rentre plus. En un an, je n’ai pas pu mettre une livre de côté ! » s’indigne le vieil homme. Depuis le coup d’État avorté du 15 juillet, le pays, où le nombre de chômeurs est passé de 3 millions en 2015 à plus de 3,7 millions début 2017, est secoué par une crise économique qu’il n’avait plus connue depuis 2009. La livre turque a été dévaluée à hauteur de 25 % en neuf mois. Et ce ne sont pas les actions menées depuis lors par un président fragilisé qui risquent de ramener la confiance des investisseurs : 130 000 fonctionnaires démis de leurs fonctions, 40 000 personnes arrêtées et emprisonnées ; parmi elles, 150 journalistes mais aussi des dizaines de députés et maires de l’opposition, en particulier ceux du Parti démocratique des peuples (HDP). Quant à la guerre menée contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), elle a repris de plus belle, faisant des milliers de morts depuis un an dans le plus strict anonymat.
Jaillissant du poste de radio, la voix du président turc résonne entre deux publicités : « Voter pour le oui, c’est voter pour la démocratie, la sécurité et le progrès ! » déclame-t-il. Mehmet sourit dans sa moustache blanche : « Ça, c’est ce qu’il dit ! » Et pour cause. En cas de victoire du oui, le système changerait en profondeur : le poste de premier ministre serait aboli. Recep Erdogan nommerait lui-même ses ministres et vice-présidents. L’indépendance de la justice – déjà mise à mal avec l’éviction de magistrats soupçonnés d’être liés à Fethullah Gülen, l’ex-ami d’Erdogan que ce dernier considère comme le responsable du coup d’État raté de juillet – serait aussi en question : le superprésident aurait désormais le droit de nommer douze des quinze membres de la Cour constitutionnelle et six des treize conseillers du haut conseil habilité à nommer juges et procureurs. La réforme lui permettrait enfin de pouvoir se présenter de nouveau aux élections en 2019 et 2024 et de potentiellement diriger le pays jusqu’en 2029 !

« Tout ceci est incompréhensible pour nous autres Turcs »

Une éventualité qui aujourd’hui divise tout un peuple. Cette fracture se matérialise aussi bien dans l’espace géographique du pays – avec des zones rurales du Centre et du Nord acquises à l’AKP et les régions occidentales et du Sud-Est, respectivement aux mains des kémalistes et du HDP – qu’au sein des grandes villes comme Istanbul. À Kadikoy par exemple, quartier historiquement progressiste, la bataille faire rage, froidement. Plusieurs tentes de l’AKP remplies de prospectus sont en rangs d’oignon. À l’intérieur de l’une d’elles, un élu local explique à des jeunes lycéens inscrits dans des lycées religieux pourquoi il faut voter Erdogan. « On ne peut compter que sur nous et non pas sur l’Europe. Il faut une Turquie forte », insiste-t-il. Sous la tente, un mouvement de foule s’opère tandis que dehors une fillette chante a cappella à la gloire d’Erdogan. Belma Satir, députée AKP d’Istanbul, fait son entrée : « Le oui doit l’emporter car c’est la seule manière de préserver la démocratie, la stabilité et la souveraineté du pays, explique-t-elle, en Europe, vous n’avez pas voulu nous laisser faire campagne, c’était une erreur. L’Europe ne respecte pas la Turquie. »
Une colère que l’on retrouve aussi dans les rangs du non. Pour des raisons bien différentes. Distribuant des tracts à côté de militants portant un drapeau à l’effigie de Mustafa Kemal Atatürk, Anil Alcin, conseiller délégué de quartier du Parti républicain du peuple (CHP), pose ainsi la question : « Est-ce que Bruxelles a bien conscience de ce qui se passe en Turquie, et des conséquences que cela peut avoir non seulement pour les Turcs et la région mais aussi pour l’Europe ? Pourquoi n’avoir pas été plus ferme avec Erdogan dès le départ ? Le coup d’État a été instrumentalisé. Les Européens se sont piégés tout seuls avec l’accord sur les réfugiés. Tout ceci est incompréhensible pour nous autres Turcs. Tout ceci ne correspond pas aux valeurs de l’Europe et singulièrement de la France, patrie des droits de l’homme. Pour ma part, je suis très pessimiste quant à l’avenir de notre pays si le oui l’emporte dimanche. »
Même son de cloche du côté du stand du HDP situé quelques mètres plus loin, et où le portrait de Selahattin Demirtas, cofondateur du Parti démocratique des peuples aujourd’hui en prison, est entouré de bougies. Sinem, étudiante en littérature française et espagnole à l’université de Galatasaray, est partagée : « Moi j’y crois encore pour dimanche, explique la jeune femme de 22 ans, je viens de lire une enquête d’opinion qui donne le non vainqueur à 53 % ! Tout dépendra des ultranationalistes du MHP alliés à l’AKP. Ils sont divisés. Mais paradoxalement j’ai peur que cela ne réveille la rage d’Erdogan et aboutisse à une guerre civile généralisée. Il a adouci son discours dernièrement, disant qu’il acceptait les gens qui votent non. Mais je ne le crois pas. La preuve mercredi, dans le quartier de Pendik, une de nos tentes a été attaquée par des hommes armés ! » Quelques minutes plus tard, Sinem part rejoindre quelques militants HDP pour un sit-in de protestation. Une vingtaine de personnes assises en plein milieu de la rue portent un chiffre, le numéro 57, qui rappelle le nombre de jours de grève de la faim entamés par les membres du HDP. « Moi j’aime beaucoup Camus, Sartre, Aragon. Qu’est-ce qu’on dit de tout ça en France ? » questionne une dernière fois la jeune fille avant de s’asseoir.

Rinà Rajaonary. « Les jeunes ont besoin du statut stable du CDI »


Rinà Rajaonary. « Les jeunes ont besoin du statut stable du CDI »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SÉBASTIEN CRÉPEL
JEUDI, 13 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
« Beaucoup de jeunes vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 900/euros par mois », dénonce la présidente de la JOC Rinà Rajaonary. Photo Julien Jaulin/Hanslucas
« Beaucoup de jeunes vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 900/euros par mois », dénonce la présidente de la JOC Rinà Rajaonary. Photo Julien Jaulin/Hanslucas
La Jeunesse ouvrière chrétienne réunit 10 000 jeunes à Paris, samedi, pour promouvoir « l’emploi digne » auprès des candidats à l’Élysée, explique sa présidente, Rinà Rajaonary.
Vous réunissez 10 000 jeunes à une semaine du premier tour de la présidentielle. Est-ce une démonstration de force pour faire peser l’avis des jeunes dans la campagne ?
Rinà Rajaonary C’est l’objectif. Cette journée doit permettre aux jeunes des quartiers populaires d’être vus et entendus. Le quinquennat qui s’achève les a oubliés. Trop de jeunes vivent dans l’instabilité et la précarité. Nous allons briser les idées reçues, avec 10 000 participants qui se démènent pour financer leur voyage, parfois pour venir de très loin jusqu’à Paris pour parler d’emploi digne.
Quel regard portez-vous sur cette campagne qui a peu parlé des jeunes ?
Rinà Rajaonary On a le sentiment d’être une génération un peu oubliée, comme si la jeunesse était une variable d’ajustement pour les responsables politiques : on s’affiche avec elle seulement quand on en a besoin, car nous sommes considérés comme une génération qui s’abstient. Pendant ce temps, notre sort s’aggrave, avec un jeune sur deux au chômage dans certains quartiers. Il faut des politiques pour s’attaquer au chômage globalement, et non des contrats spécifiques pour les jeunes, les seniors, etc. La flexibilité de l’emploi reste dangereuse pour chacun d’entre nous, et nous refusons la mise en concurrence des générations, car nous pensons qu’il faut veiller à l’unité des travailleurs.
N’êtes-vous pas à contre-courant, au moment où l’on vante aux jeunes le statut d’indépendant ou le revenu universel face à la rareté de l’emploi ?
Rinà Rajaonary Quand on les consulte, les jeunes répondent très majoritairement qu’ils aspirent à un CDI, c’est-à-dire un statut stable et protecteur qui leur permette de se projeter dans l’avenir et de mener leurs projets. Si cela, c’est être à contre-courant, alors nous l’assumons ! Les jeunes des quartiers populaires n’ont pas les mêmes armes ni les mêmes réseaux pour se faire une place dans la vie que d’autres plus privilégiés qu’eux. Il leur faut donc un statut dans lequel ils se sentent en confiance et en protection dans l’emploi. Et puis, ce n’est pas parce qu’on revendique un CDI qu’on s’imagine dans la même entreprise pendant cinquante ans : l’idée, c’est d’avoir cette protection en permanence, et disposer d’un droit à la formation tout au long de la carrière pour pouvoir évoluer.
La dignité, c’est le CDI, mais ce n’est pas que cela pour les jeunes… Qu’est-ce que cela recouvre pour la Jeunesse ouvrière chrétienne ?
Rinà Rajaonary Le CDI, c’est un statut protecteur, mais ça ne suffit pas. Beaucoup de jeunes vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 900 euros par mois. Nous réclamons donc un salaire qui permet de vivre décemment, et nous ajoutons un troisième critère : pouvoir être fier de son travail. La jeunesse n’est pas fainéante, elle est fière du travail bien fait, et elle aspire à la force du collectif. Mais elle ne veut pas non plus être condamnée à travailler plus que 35 heures, car elle veut aussi vivre autre chose que le travail.
L’extrême droite séduit une frange importante de la jeunesse précarisée, comment la JOC fait-elle face à ce problème ?
Rinà Rajaonary Nous prenons beaucoup de temps à la JOC pour décrypter avec les jeunes les programmes de l’extrême droite. Nous menons aussi des actions pour alerter sur les dangers d’un discours qui nous dresse les uns contre les autres, développe l’isolement et considère que nos frères d’ici ou d’ailleurs ne font pas partie de notre commune humanité. Mais si nous récusons ces idées, nous ne rejetons pas les jeunes qui les partagent, au contraire, nous allons vers eux pour en discuter. Cela donne de bons résultats. Et puis, nous menons le combat avec d’autres organisations de jeunesse et associations chrétiennes. On ne peut pas rester passifs.
Appelez-vous les jeunes à voter ?
Rinà Rajaonary La JOC n’a pas de candidat, mais elle incite les jeunes à participer à la vie citoyenne et politique. Nous avons créé pour cela le dispositif « Impose ta voix », grâce auquel les jeunes se retrouvent ensemble pour décrypter les programmes politiques et les aider à se positionner et à affirmer leurs convictions. L’idée, c’est non seulement de voter, mais de donner du sens à son vote.

À J – 8 du premier tour de la présidentielle, les représentants des candidats ont rendez-vous avec les jeunes des quartiers populaires. À Paris, porte de la Villette, à l’invitation de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), 10 000 d’entre eux venus de toute la France « débattront et construiront de nouvelles propositions en faveur de l’emploi digne et de l’autonomie », explique la JOC. Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, François Fillon et Benoît Hamon ont été sollicités. Un cahier de doléances sera remis aux candidats, à l’Union européenne et à l’Organisation internationale du travail.

Fillon, Macron, Le Pen… jouent les « Robin des riches »


Fillon, Macron, Le Pen… jouent les « Robin des riches »

PIERRE DUQUESNE ET GREGORY MARIN
VENDREDI, 14 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
Photo AFP
Photo AFP
Le premier promet 50 milliards de baisses d’impôts. Le second, 20 milliards. Mais ils se gardent bien de dire qui va payer la note. Quant au FN, il refuse obstinément de taxer les plus riches.
«C essons d’utiliser la fiscalité comme arme punitive », a une nouvelle fois clamé, mercredi, à Lyon, François Fillon. Celui-ci promet une offrande de 40 milliards d’euros aux entreprises et aux détenteurs du capital, via notamment la baisse de l’impôt sur les sociétés (à 25 %), la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF). Aux ménages, il vend 10 milliards de baisse de « charges salariales ». Mais il se garde bien de souligner par quoi tout cela sera compensé. Cette « rupture fiscale » sera d’abord financée « par l’indispensable réduction des dépenses publiques », écrit-il dans son programme.
Les baisses d’impôts seront aussi amorties par une hausse de la TVA, qui va passer de 20 % à 22 %. « Personne n’a le sentiment de payer cette taxe, soulignent les économistes Henri Sterdyniak et Dany Lang. Mais la TVA est un impôt injuste puisqu’il frappe davantage les plus pauvres (qui consomment tout leur revenu) que les plus riches (qui épargnent). » Précisément, les 10 % les plus pauvres voient 12,5 % de leurs revenus engloutis par cet impôt indirect. Le matraquage fiscal, avec Fillon, ce sera tous les jours, dans les rayons du supermarché ! Le candidat de la droite « va prendre 300 euros par an dans la poche de chaque salarié payé au Smic, a aussi dénoncé Jean-Luc Mélenchon. Et que va-t-il faire ? Il va commencer par rendre 15 000 euros par an à chaque millionnaire de France ! » Comme si cela ne suffisait pas, les plus aisés vont bénéficier d’une ristourne de 2,5 milliards d’euros sur leur impôt sur le revenu grâce au « relèvement du plafond du quotient familial ».

Fillon et Macron aux bons soins des nantis

Emmanuel Macron, lui non plus, n’a pas oublié de soigner les nantis. À première vue, son programme fiscal est moins saignant. Et il n’a pas voulu toucher à la TVA, mais il dorlote les actionnaires. Ceux-ci se verront dorénavant exonérer de l’ISF, impôt qui ne s’appliquera plus qu’au patrimoine immobilier (hors résidence principale). Ce n’est pas tout. Il invente un nouveau type de bouclier fiscal pour les revenus provenant d’intérêts bancaires, de dividendes, de plus-values et de tous les revenus tirés du capital mobilier. Ceux-ci seraient donc taxés à un taux uniforme de 30 %, en incluant les prélèvements sociaux et l’impôt sur le revenu. Ce principe de « flat tax », que l’on retrouve aussi dans le programme de François Fillon, constituerait une offrande de 3 milliards aux plus riches. Pour se faire plus proche du peuple, l’ex-banquier a certes promis une diminution de la taxe d’habitation (10 milliards d’euros) pour les ménages des classes populaires et moyennes. Sauf qu’en réalité, 40 % des ménages bénéficient déjà d’une exonération de cette taxe. Pas sûr, au final, que les ménages y gagnent…
Quant au FN, il surfe aussi sur les ambiguïtés. S’il propose de maintenir l’ISF, le programme de Marine Le Pen prévoit toutefois de supprimer « les impôts à faible rendement ». Une catégorie à laquelle l’ISF pourrait appartenir au vu de ce qu’il rapporte… Et si Le Pen dit refuser « toute hausse » de la TVA et « baisser de 10 % l’impôt sur le revenu pour les trois premières tranches », elle se garde d’évoquer une baisse de la première ou de défendre, comme Jean-Luc Mélenchon, une meilleure progressivité de l’impôt sur le revenu… Au FN, on ne s’en prend jamais aux plus riches ! En matière fiscale, les seules mesures clairement lisibles sont en leur faveur : au prétexte de « renforcer la solidarité intergénérationnelle », Le Pen permettrait ainsi de « transmettre sans taxation 100 000 euros à chaque enfant tous les cinq ans (au lieu de quinze ans actuellement) en augmentant le plafond des donations sans taxation aux petits-enfants à 50 000 euros, également tous les cinq ans ».

Le service citoyen, l’arme républicaine de Jean-Luc Mélenchon


Le service citoyen, l’arme républicaine de Jean-Luc Mélenchon

LOLA RUSCIO
JEUDI, 13 AVRIL, 2017
HUMANITE.FR
La France insoumise se prononce en faveur d’un service citoyen obligatoire, loin des formes du service militaire archaïque et inutile.
Repos. Jean-Luc Mélenchon ne souhaite pas le retour du service militaire obligatoire. « Nous ne voulons pas que les jeunes deviennent de futurs soldat prêts à partir au front », explique Anne Fraquet, co-auteure  du livret thématique « pour l’émancipation de la jeunesse ». Dans une perspective de paix, le programme de la France insoumise prévoit pour les jeunes de 18 à 25 ans un service citoyen obligatoire. Passer leur permis, des examens de santé, des tests de niveaux en mathématiques et en français, avec une remise à niveau si nécessaire... Ils pourront toucher environ 1 300 nets pendant neuf mois, sans quitter leur résidence. « Les loger dans des casernes est une mauvaise idée, ils n’en veulent pas », juge David Guiraud, co-rédacteur du livre sur la jeunesse. Et ces recrues apprendront aussi gratuitement à conduire, les gestes de premiers secours et les réactions à avoir en cas de catastrophes naturelles ou d’attaques terroristes. Enfin, participer à des associations ou des ONG, dans le cadre de partenariats à établir, est aussi sur la table. « Le service citoyen fait l’objet de discussions avec les associations et les organisations de jeunesse pour l’améliorer, sa forme actuelle n’est pas définitive », précise le militant.
 
Une école de la citoyenneté d’un genre nouveau, à mille lieues du service militaire suspendu en 1996 par Jacques Chirac et de celui créé il y a deux ans par François Hollande, dans la foulée des attentats de janvier. Ce « service militaire volontaire » favorise sur le papier l’insertion professionnelle «de cette jeunesse en quête de limites et d’autorité», lit-on sur le site du ministère de la Défense… Les ambitions du service citoyen obligatoire visent à fonder une société progressiste, pacifique et ouverte sur les autres. « Tisser des liens de solidarité, mieux connaître les membres de l’armée et de la police, mobiliser les jeunes sur des causes qui les concernent… Ils exerceront aussi leur esprit critique avec la mise en place de cours géopolitique », développe David Guiraud. Et de préciser : « des formations citoyennes seront dispensées par des professeurs, des acteurs du monde associatifs , des policiers ou des  militaires… ».
 
Le service citoyen intègre aussi une formation « militaire initiale ». Encadrée par l’armée de terre et d’une durée d’un mois, les jeunes pourront apprendre à manier des armes. Un droit d’objection de conscience est, toutefois, prévu pour les récalcitrants. « Nous avons conscience que le maniement d’arme peut heurter », justifie le militant insoumis. Et les bénévoles pourront aussi, sur la base du volontariat, intégrer la Garde nationale en cas de « crises ». 
 
Il n’en reste pas moins que son caractère obligatoire fait l’objet de crispations.  «Les jeunes vont passer neuf mois à faire ce service, au lieu de se consacrer à leurs études. Il faudrait investir dans la jeunesse à travers l’université  », estime pour sa part la présidente de l’Unef, Lilâ le Bas. De plus, selon la syndicaliste, « imposer un engagement n’est pas la bonne solution, il doit se faire sur la base du volontariat ». Ce à quoi, David Guiraud rétorque : « l’obligation permet à tous les jeunes d’y participer,  qu’importe leurs conditions de vies. Cela forge une cohésion sociale et met tout le monde sur un pied d’égalité. Le jeune qui n’a pas besoin de 1 300 euros pour vivre rencontrera celui qui est en difficulté ».

Présidentielle. « On sent que souffle un vent d’espoir. Et ça remue ! »


Présidentielle. « On sent que souffle un vent d’espoir. Et ça remue ! »

LAURENCE MAURIAUCOURT
VENDREDI, 14 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
En meeting à Lille, mercredi soir, le candidat de la France insoumise a répondu avec humour aux attaques de la droite et du Medef. Philippe Huguen/AFP
En meeting à Lille, mercredi soir, le candidat de la France insoumise a répondu avec humour aux attaques de la droite et du Medef. Philippe Huguen/AFP
Dans le Nord, les communistes battent le pavé pour consolider la dynamique autour de Jean-Luc Mélenchon. Renforcés par les attaques de la droite et du Medef, ils mènent de front les campagnes présidentielle et législatives.
Mercredi 12 avril 2017. Il n’est pas 17 heures devant le Zénith de Lille. Des centaines de personnes attendent déjà l’ouverture des grilles. La chaleur humaine dégagée par la foule offre de ne pas grelotter dans le léger vent froid. « Quelle connerie la guerre ». Ce vers de Jacques Prévert, inscrit sur un petit badge, date de 2003, pour dire non à l’invasion de l’Irak par les troupes étatsuniennes. La fédération du Nord du PCF l’avait édité à des milliers d’exemplaires. Michèle Stubert, militante communiste venue du Cambrésis, le porte ce soir. « À l’époque, j’avais écrit au député socialiste Christian Bataille pour lui dire que je n’étais pas d’accord du tout avec la manière dont il avait voté, puisqu’il avait approuvé cette guerre d’Irak », se souvient l’enseignante à la retraite. Pour elle, le positionnement pour la paix de Jean-Luc Mélenchon tel qu’exposé à Marseille, le week-end dernier : « C’est très bien ! Il faut éviter cette troisième guerre mondiale que Trump est en train de nous préparer. » C’est notamment en diffusant le journal progressiste régional Liberté Hebdo qu’avec son époux, Alain, elle s’inscrit, en communiste, dans la campagne présidentielle.

Élus et jeunes communistes au cœur de la foule

Pas d’entrée réservée pour les élus locaux, qui font, de bon gré, la queue comme tout le monde. À l’image du sénateur Éric Bocquet. Jacques Michon, maire de Waziers (près de Douai), est de ceux-là. « Je viens apporter un soutien actif à Jean-Luc Mélenchon puisque nous étions déjà de l’aventure en 2012. Et, dans cette élection, il faut faire très attention et préparer un avenir autre que celui que nous prédisent les médias qui nous vendent l’idée que le second tour opposera immanquablement Macron et Le Pen. Moi, je crois que l’on peut avoir Mélenchon au deuxième tour pour préparer un autre avenir, une VIe République. » Le maire communiste sera suppléant d’Alain Bruneel aux législatives dans la 16e circonscription du Nord, aujourd’hui détenue par Jean-Jacques Candelier (PCF) qui ne se représente pas. « Notre adversaire est avant tout le Front national. Ce n’est pas en s’envoyant des scuds les uns, les autres qu’on va le battre. Il y a une vraie campagne présidentielle du Front national dans le Douaisis, axée surtout sur les villes communistes. J’ai, pour ma part, parrainé le candidat Mélenchon et je peux vous dire que nous menons aussi une vraie campagne de terrain. Un tract avec le soutien d’élus, de maires et autres va être distribué à 50 000 exemplaires, la semaine prochaine, pour aller à la rencontre de la population. »
Les Jeunes communistes du Nord, drapeaux rouges au vent, multiplient les initiatives depuis deux semaines. Ils tiennent une table à l’extérieur du meeting. « 2017, pas sans les jeunes ! » C’est leur credo, autour de propositions qu’ils porteront jusqu’aux législatives. Jean-Luc Mélenchon apparaît en puncheur, poings en avant, sur leur tract dénonçant la casse de l’école, la chasse aux immigrés, les emplois sous-payés, et porteur de nombreuses revendications (gratuité des transports en commun et des soins, reconnaissance de l’État palestinien, sortie de l’Otan, sortie des traités européens qui « empêchent le progrès social »)…
« Ce meeting est très attendu parce que nous voulons mobiliser au maximum les jeunes. On veut que la dynamique Mélenchon continue. On est sur les dents depuis six heures du matin. La sympathie pour le candidat se ressent, y compris chez une jeunesse qui était dépolitisée. Quand on tracte, quand on colle, mais aussi sur les réseaux sociaux, on le mesure », commente Soizic Loza, secrétaire départementale du MJCF. « Les idées de VIe République, d’Assemblée constituante et de révocation des élus, voilà qui pourrait permettre aux jeunes de reprendre la parole dans le débat politique », assure la jeune militante.
« Nous ferons campagne jusqu’au bout », affirme Fabien Roussel, secrétaire départemental PCF du Nord, au sortir du meeting. « On sent que souffle un vent d’espoir. Et ça remue ! Y compris chez ceux qui défendent le capitalisme. Jean-Luc Mélenchon s’est fait attaquer durement par le patron du Medef, le Figaro, les Échos… Qu’ils sachent qu’avec ce mot de communisme qu’ils brandissent comme une insulte, on a bâti tellement de choses dans l’histoire de France ! La candidature Mélenchon dérange. Et quand on dérange, ça veut dire que le système se sent menacé. Et c’est ce que l’on veut faire : construire un autre système. Avec Mélenchon, c’est à portée de vote. Alors, tous ensemble, jusqu’au bout ! »
Le FN menace également à Denain et dans le Valenciennois. Ancien sidérurgiste d’Usinor, puis des Houillères, deux secteurs industriels dont il a vécu « la casse », Philippe se souvient des meetings de Georges Marchais qui soulevait aussi des foules. « J’étais dans le service d’ordre. C’était quelque chose ! » Aujourd’hui, portant l’autocollant PCF-Front de gauche de la campagne Mélenchon de 2012, il est convaincu que le volet du programme consacré à la formation des jeunes et à la revalorisation des filières manuelles peut faire stopper la spirale de la misère qui sévit dans cette partie du département du Nord.
Un groupe entonne l’Internationale et rappelle que c’est à Lille-Fives que ce chant est né. Un jeune homme, venu de la Somme, arborant le « phi » de la France insoumise, qui n’a encore que 17 ans, se joint au chœur improvisé, visiblement ému. « Je ne suis pas communiste, mais cette chanson, nous la chantions dans les manifestations lycéennes contre la loi El Khomri. Je ne l’oublierai jamais. »

le vote pour Jean Luc Mélenchon


Patrick Le Hyaric. "Le vote Jean-Luc Mélenchon c'est le vote pour la justice sociale et écologique"

A une semaine du premier tour de l'élection présidentielle, le directeur de l'Humanité revient sur le sens du vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Il dénonce la coalition des puissants contre le candidat.

jeudi 13 avril 2017

Pourquoi la Guyane ne peut-elle pas se satisfaire des annonces gouvernementales ?


Pourquoi la Guyane ne peut-elle pas se satisfaire des annonces gouvernementales ?

MERCREDI, 12 AVRIL, 2017
L'HUMANITÉ
Albert Darnal
Syndicaliste guyanais (UTG-CGT)
Albert Darnal Syndicaliste guyanais (UTG-CGT)
Rappel des faits L’État a proposé un plan d’aide d’un peu plus d’un milliard d’euros sur dix ans. Les grévistes réclament deux milliards supplémentaires.
Françoise Vergès Politologue, titulaire de la chaire Global South(s) à la Maison des sciences de l’homme, Paris   Albert Darnal  Syndicaliste guyanais (UTG-CGT) Élie Domota Secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe

Ce qui est demandé n’est rien au regard des retards par Françoise Vergès Politologue, titulaire de la chaire Global South(s) à la Maison des sciences de l’homme

On ne peut répondre à cette question sans tenir compte du sentiment profond de défiance qui existe envers le gouvernement, quel qu’il soit, du sentiment que, malgré des programmes et des promesses, le peuple de Guyane, comme les autres peuples des outre-mer, ne « compte pas » dans la République, c’est-à-dire que les réponses ne sont jamais à la hauteur des défis. Je rappelle qu’en 1947, l’État déclare que le développement des outre-mer est « impossible » et que deux solutions s’imposent : émigration et contrôle des naissances. Ce choix politique informera tous les programmes, les deux politiques – émigration et contrôle des naissances – seront pleinement mises en place dans les années 1960. Les progrès sociaux – dans les droits sociaux, l’éducation, la santé – seront chaque fois le résultat de luttes locales. Ce que la mobilisation en Guyane met en lumière, c’est qu’aucun gouvernement ne pourra répondre aux besoins éducatifs et sociaux qui sont le minimum qu’un État doit à ses citoyens sans que soit mis fin au « fraternalisme », comme disait Aimé Césaire, cette forme française du paternalisme colonial. Et, bien sûr, qu’un développement doit être pensé localement et régionalement.
Ce n’est pas surprenant si les mots « respect », « dignité » et « avenir » reviennent si souvent dans la bouche des membres du collectif Pou Lagwiyann dekolé et parmi les Guyanaises et Guyanais qui s’expriment dans les manifestations et aux blocages des routes. On entend aussi « Déterminés ! » et « Nou bon ké sa » (« on en a assez ! »). Les mots sont importants, et c’est pourquoi nous devons prendre la mesure de leur message. Ici, celui d’un constat qui pourrait se traduire ainsi : c’est le manque de respect des gouvernements successifs qui nous a menés à cette situation, parce qu’ils ne nous écoutent pas, ne nous prennent pas au sérieux. En d’autres termes, la dénonciation d’un lien de dépendance qui entrave le présent et l’avenir et la détermination d’en sortir.
Le mouvement de 2017 est exceptionnel par son ampleur, sa cohésion et sa capacité à réunir plusieurs des communautés du pays, dont des peuples autochtones, des communautés bushinenge, des syndicats, des lycéens, des artistes et des associations socioprofessionnelles. Il est intergénérationnel et mixte. S’il s’inscrit dans la longue histoire de grèves et de manifestations en Guyane, il va plus loin. Le mouvement a mis en place une forme collective de délibération et de mobilisation : chaque discussion, chaque décision est présentée au plus grand nombre. Les réseaux sociaux font circuler les informations. Dans les meetings, on parle en créole, une langue que tout le monde peut comprendre dans un pays où plus de trente langues sont parlées, mais qui n’est toujours pas reconnue par l’État français, mais aussi dans les langues bushinenge et autochtones. Sur les barrages – qui ont surgi dans la plupart des communes –, la vie est collective : classes pour les primaires le matin, pour les secondaires l’après-midi, nourriture cuite en commun, discussions, chants, danse.
Ce qui est demandé « n’est rien », disent de nombreux Guyanais-es, au regard des retards accumulés dans un pays qui abrite le centre spatial européen, c’est-à-dire des milliards d’investissement et de fonctionnement alors qu’à côté manquent des écoles, des cliniques et des logements ; les fleuves sont pollués, il manque de routes et d’industries locales, l’orpaillage clandestin détruit l’environnement et entraîne inévitablement de la criminalité ; 80 % des terres appartiennent à l’État ; les infrastructures ne répondent pas aux besoins d’une population qui augmente ; l’immigration est perçue comme une menace à la sécurité.
Au meeting dimanche 9 avril, devant une foule immense, des représentants de toutes les communautés, syndicats et associations ont affirmé que le blocage du pays continuerait. Ils ne seront pas otages de l’élection présidentielle, ont-ils dit. Unis et déterminés, ont-ils scandé.
Le collectif Pou Lagwiyann dekolé rappelle avec force, dans une campagne présidentielle où il est si peu fait état des « outre-mer » de manière sérieuse, que racisme et mépris se sont insinués durablement dans la République, que les outre-mer révèlent au cœur de la République une inégalité structurelle, un non-développement maintenus mais des intérêts économiques et géopolitiques étatiques préservés. « La décolonisation est un processus historique », écrivait Frantz Fanon.

Pou Lagwiyann dekolé par Albert Darnal  Syndicaliste guyanais (UTG-CGT)

Depuis maintenant trois semaines, l’ensemble du peuple guyanais s’est engagé dans un mouvement social revendicatif sans précédent. Ce mouvement a été marqué par des manifestations populaires historiques les 28 et 31 mars 2017 ainsi que le 4 avril 2017. Ces manifestations pacifiques d’une grande ampleur font descendre dans les rues des dizaines de milliers de personnes sur toute la Guyane. Cette mobilisation est la réaction du peuple guyanais face au mépris de la France depuis plusieurs décennies et particulièrement la volonté des Guyanais de prendre en main leur destin. Ce mépris s’exprime notamment par la situation économique et sociale catastrophique dans laquelle est plongé notre pays alors même qu’il regorge de richesses naturelles (or, pétrole, diamant, forêt amazonienne, mère poissonneuse, biodiversité, situation géostratégique). Le peuple guyanais est de plus en plus plongé dans la misère. Les jeunes de moins de 25 ans, qui représentent 55 % de la population, sont pour 50 % réduits au chômage, qui touche plus de 30 % de la population. Plus de 50 % des habitants sont en situation d’exclusion. 80 % des jeunes d’une classe d’âge sortent du système scolaire sans diplôme.
Ces chiffres à eux seuls illustrent l’état de délabrement dans lequel est plongée la société guyanaise. Le seul avenir offert à nos enfants est la délinquance (taux record), la toxicomanie, la prostitution… Les hôpitaux sont des mouroirs et les communes de l’intérieur sont quasiment privées des structures de soins élémentaires.
Le collectif Pou Lagwiyann dekolé a réuni en très peu de temps plus de 400 revendications émanant de la société civile. Ces revendications légitimes reflètent l’état de délabrement de la société guyanaise. En réponse, l’ensemble des mesures annoncées par l’État représentent une enveloppe de 1,085 milliard d’euros sur dix ans. Nous sommes manifestement toujours loin du compte puisque nous réclamons un plan d’urgence immédiat et que cette enveloppe très largement insuffisante ne prend pas en compte des besoins essentiels de notre population, notamment : les équipements structurants dans l’éducation et l’adaptation du contenu de l’enseignement aux réalités guyanaises ; la qualité de l’offre de soins et l’amélioration de la situation sanitaire ; la production énergétique et la sécurité du réseau ; les infrastructures routières et le désenclavement du territoire ; la restitution des terres occupées par l’État colonial, soit 90 % du territoire. De plus, la question d’un projet d’évolution statutaire ou institutionnelle, qui apparaissait dans le projet de protocole d’accord proposé par le ministre des Outre-mer, n’est plus abordée.
Par conséquent, les annonces du gouvernement sont inacceptables en l’état, sachant que la Guyane a accumulé un retard considérable en soixante et onze ans de départementalisation et que les mouvements sociaux (1968, 1973, 1974, 1981, 1992, 1997, 2000, 2001, 2008, entre autres) ont été récurrents pour interpeller l’État.

La République  : crime, racisme et mensonge par Élie Domota Secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe

L’actualité guyanaise, et avant à Mayotte, à La Réunion ou en Guadeloupe et Martinique, est une nouvelle crise du système colonial. Un système construit le racisme et la domination. En 2009, le peuple de Guadeloupe s’est soulevé en masse pour exiger de meilleures conditions de vie. Les accords signés avec le LKP, notamment sur la formation et l’insertion professionnelle des jeunes, l’encadrement des prix des produits de première nécessité, n’ont jamais été mis en œuvre. Départements français d’Amérique, régions ultrapériphériques, etc. ne sont que des termes pompeux qui cachent une cruelle réalité. La Guyane, comme la Guadeloupe, est une colonie et la colonie n’a pas vocation à se développer mais à servir les intérêts de la métropole. Le colonisé n’est et ne sera jamais considéré comme un citoyen français. Telle est la réalité. Ces sociétés, fondées sur le viol des consciences, le viol des peuples, le viol de leur spiritualité et le vol de leur terre, sont confrontées à une vaste remise en cause. La domination coloniale, principal instrument de cette cruelle réalité, est démasquée. Les valeurs dites républicaines, prétendument offertes en partage, ont de tout temps été fondées sur le mensonge, le racisme et le crime. Liberté, égalité, fraternité, devise de la République française, mais dans les colonies, de liberté, d’égalité et de fraternité, il n’y en a jamais eu. La connaissance historique nous permet de mieux comprendre.
En 1789, « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Mais cela ne nous concernait pas car nous étions réduits en esclavage. La Guadeloupe accède à une première abolition de l’esclavage en 1794. Les Guadeloupéens deviennent citoyens français. Mais en juillet 1802, la République rétablit l’esclavage. Les Guadeloupéens sont frappés de déchéance de nationalité et à nouveau réduits en esclavage. En 1848, la République abolit l’esclavage en déclarant que c’est un attentat à la dignité humaine. Et pourtant, le texte d’abolition précise en son article 5 que : « L’Assemblée nationale réglera la quotité de l’indemnité qui devra être accordée aux colons. » En 1849, la République promulgue une loi fixant l’indemnisation des esclavagistes. La République choisit alors la pérennisation du racisme et de la domination.
Jamais il n’a été envisagé de réparer les conséquences d’un crime de masse ayant duré plus de deux siècles. Un salarié peu rémunéré serait plus dépendant et plus rentable qu’un esclave. Il s’agissait de conforter la domination blanche dans les colonies. Libérer les esclaves afin de sauver les maîtres. En définitive, Guadeloupéens, Martiniquais ou Guyanais sont « libérés de l’esclavage mais sans ressources, émancipés mais subordonnés, libres mais entravés, mais débiteurs, égaux mais inférieurs, souverains mais dominés, citoyens mais assujettis ».
Et à chaque protestation, crimes et massacres coloniaux, comme ceux de mai 1967 en Guadeloupe. Les ouvriers réclamaient 2,5 % d’augmentation et de meilleures conditions de travail. La République tire : bilan provisoire, 87 morts et 200 arrestations. Les militaires sont décorés et les victimes transformées en coupables. Cinquante ans après, la Guadeloupe pleure ses morts. Des morts jetés à la mer, empilés dans des fosses ou enterrés dans le plus grand secret.
Le drapeau bleu-blanc-rouge continue à flotter, le son de la Marseillaise continue à retentir. Tout cela est synonyme de mort et désolation pour les colonisés.